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Marie Muracciole
Quant au livre
intérieur de signes inconnus (
) pour la lecture
desquels personne ne pouvait m'aider d'aucune règle,
cette lecture consistait en un acte de création où
nul ne peut nous suppléer ni même collaborer avec
nous. Marcel Proust, Le Temps retrouvé.
Il y a dix tableaux. Deux
sont noir et blanc. Ce sont des disques de deux mètres
dix de diamètre, ils dépassent l'échelle
humaine. Chaque surface se divise en "parts" de couleurs,
inégales, qui rayonnent précisément du centre
à la circonférence. Chaque étendue de couleur
est posée en aplat, à l'acrylique, en couche opaque.
Le principe de la série indique la préméditation.
L'anonymat du geste qui a procédé à la division
et au recouvrement signale une froide détermination.
L'arbitraire apparent de la dimension des "parts" suggère
la contraction et la dilatation, le repli et l'ouverture d'un
éventail à 360°. La rivalité des étendues
de couleur n'instaure pas une hiérarchie spatiale : elle
n'encourage aucun effet de creusement optique. Le format circulaire,
qu'on nomme depuis la Renaissance italienne un "tondo",
évacue la tradition du tableau comme une fenêtre
où s'organise la représentation du proche et du
lointain. Le tableau s'impose par le recouvrement de son étendue
physique, pas dans sa subordination à un cadre.
Comme souvent depuis presque
un siècle, ces tableaux "abstraits" se réfèrent
à quelque chose qui existe déjà. Cette chose
n'est pas tridimensionnelle, ni reproduite dans tous ses détails.
Chaque disque renvoie à l'un de ces diagrammes représentant
une rondelle découpée en parts, couramment utilisés
dans la presse pour décrire quantitativement les composantes
d'une donnée, à une échelle différente
et sans légende. Les "parts" affichent différents
pourcentages. Dans le langage graphique, les courbes sont utilisées
pour décrire l'évolution d'une donnée dans
le temps, et les rondelles pour effectuer une coupe temporelle
dans une situation globale. Les courbes représentent un
déroulement, les disques sont l'image d'un moment arrêté.
Ce type de schéma est destiné à nous faire
parvenir une information à la vitesse des images, plus
vite qu'un texte. C'est un texte visuel, implicite. Dans le déplacement
de la page au tableau, l'effet de saisie instantané et
de réduction à l'essentiel est anéanti par
la dimension spectaculaire des surfaces et par les interactions
entre couleurs, bref, par la temporalité spécifique
de la peinture. Il faut du temps pour parcourir des yeux cette
étendue, du recul pour intégrer la dimension du
format et envisager l'ensemble, un délai pour intégrer
la distinction entre chaque composition. Le déplacement
a également pour effet d'inverser la relation physique
à ce que l'on voit - au lieu de scruter la page, on doit,
précisément, se déplacer dans l'espace.
Il y a également
dans cette exposition des "dessins" réalisés
eux aussi sur un principe commun. Sur chaque bulletin du loto
suisse, l'artiste a cochés six numéros de chacune
des dix grilles. C'est le règlement. La disposition des
croix qui singularisent les dix grilles composant chaque bulletin
obéit cependant à des motifs géométriques
très étrangers à la subjectivité qui
caractérise la participation aux jeux de hasard. Ces grilles
de loto flirtent avec la grille compositionnelle de l'abstraction
moderniste, associant les plans sur la comète et la rationalité
de la géométrie. Mais les croix sont suffisamment
approximatives pour être de la main de Claude Closky, qui
multiplie ici de fausses déclarations d'illettrisme sur
de vrais formulaires, comme nous sommes tous invités à
le faire régulièrement par différentes administrations.
Claude Closky n'est pas
un peintre, sa pratique ne repose pas sur une technique, mais
il s'intéresse aux techniques de production du sens. Il
expose aujourd'hui sa seconde série de tableaux. Comme
la première, les "courbes" (Sans titre, 2004),
il a fait réaliser les toiles sur le principe d'une reproduction
assistée. Il choisit une image ordinaire des médias
que le contexte où elle paraît enveloppe d'un texte
implicite, et que les légendes qui l'accompagnent chargent
d'informations explicites. Closky suspend cette double lisibilité,
implicite et explicite, et offre à l'image réduite
au silence un agrandissement considérable sur la surface
de la peinture. La succession de déplacements, de la page
à la surface picturale, de l'univers des médias
à celui de la peinture abstraite et de l'information au
silence, altère sensiblement la vitesse du regard. Voilà
la forme détachée, qui n'aurait plus de comptes
à rendre à rien ni personne : grâce à
l'obsolescence technique de la peinture en matière de représentation
- exclue des circuits de production du sens et indemne de tout
discours.
Mais n'oublions pas les avatars de la succession du modernisme,
selon lequel la forme et le fond de la peinture se confondent
: toute peinture nous renvoie à la peinture dans son ensemble,
elle en est le commentaire. Fin du silence, au lieu du merveilleux
coup de dé configurant inépuisablement le hasard,
la stricte autonomie de l'art s'accompagne elle aussi de rires
préenregistrés. La peinture reposant sur la forme
n'émancipe pas la forme, elle l'inscrit simplement dans
un discours spécifique : le commentaire sur l'abstraction,
et l'abstraction comme commentaire.
Justement, le titre de l'exposition, Roue de la fortune, évoque
l'arbitraire des variations de l'économie et des finances,
et suggère une coïncidence entre la neutralité
géométrique de la surface picturale et le hasard.
Claude Closky n'a rien réalisé au hasard, ni ces
tableaux, ni ces caviardages de billets de lotos devenus paradigmes
de l'abstraction moderniste, et il a soigneusement programmé
l'intervention du hasard dans cette exposition qui nous rappelle
que la roue tourne : à 100%, à 360°. Les gains
et les profits de l'économie et des finances sont aussi
instables et insaisissables que le hasard. Celui-ci n'est pourtant
pas le chaos. Dans les jeux qui portent son nom il est disposé
par des règles strictes. En art, on parle des "lois
du hasard", qui ont fourni des automates à des artistes
désireux de se libérer de leurs propres automatismes,
comme les époux Taueber-Arp, John Cage ou Ellsworth Kelly.
C'est un outil pour travailler les codes, la répétition,
la hiérarchie ou la loi, par la perturbation des habitudes
et des lectures. L'intérêt du hasard, c'est qu'il
ne véhicule aucun discours, c'est un instrument de détachement.
Les règlements du quotidien, les codes et les hiérarchies
qui peuplent notre existence sont précisément les
matières premières de Closky. Ici il a sélectionné
une catégorie conventionnelle de représentation,
confiant ainsi la composition des tableaux à l'arbitraire
des images trouvées avant d'en déléguer la
réalisation. Ce passage de relais ajoute des embrayeurs
dans une chaîne de production où l'artiste n'est
qu'un élément parmi d'autres, et où le hasard
actionne ruptures et déplacements.
Claude Closky articule
la peinture comme un langage. Et en effet elle lui est utile à
dire quelque chose - sur l'art via son propre travail. Fragment
du territoire de l'art, elle est un indice majeur de son état.
Pour l'investir, Closky examine la question de la production et
celle de la possibilité d'agir. Ce qui nous parle d'une
manière de faire, d'un style, et également de la
manière de faire et du style comme d'une détermination
de l'art. La démarche de Claude Closky est à la
jonction entre art conceptuel et maniérisme[1]. Il a toujours
attaché une attention particulière à montrer
comment il s'y prend ; les matériaux et les méthodes
qu'il convoque et le traitement qu'il leur fait subir font partie
de son uvre. La reproduction manuelle et anonyme d'une image
mécanique sur la surface de la peinture, signale un territoire
partagé par des discours différents et auquel il
propose un simple roulement. Le champ d'action de Claude Closky
est celui où s'exerce une définition de l'exercice
de l'art - où réside la capacité de l'art
à avancer.
Dans les arts visuels,
l'apparence de ce qui nous est montré vient en premier
: la manière de faire a un sens. Cette primauté
de l'apparence ne la limite pourtant pas aux simples apparences,
et ce que nous voyons s'articule à d'autres registres que
le visible. La technique délivre un discours. En particulier
la citation, le détournement d'éléments ont
un pouvoir de désignation : de leur sphère d'origine,
qui n'est pas l'art, et par extension de l'absence dont ils procèdent
pour devenir de l'art. Dans les tondos de la Roue de la fortune,
le discours de la peinture au travers de ses indices techniques
est délibérément confisqué - l'artiste
emprunte l'autorité d'une technique pour la faire appliquer
par d'autres que lui, selon la détermination du hasard.
Cette dispersion des règles dispense Claude Closky de la
liberté de choisir, lui permet de mettre le vif du sujet
sur le tapis - l'art, ses règles, ses hiérarchies,
ses codes, la place donnée à l'action, le monde
où tout cela a lieu et enfin, sous l'instance du hasard,
la vie. Faites vos jeux : dans le partage des parts entre techniques,
référents et différents régimes auxquels
ils appartiennent, se joue le statut des signes. Le détachement
que l'art peut leur offrir jamais ne les abolira.
[1] à propos de la coïncidence entre maniérisme
et art conceptuel, voir le texte de Patricia Falguières,
"Contre-Nature : Aristote. Le style rustique et la génération
spontanée", in Pacemaker.
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